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Revue de presse du Forum " Guérir " ( Guerir.fr )


 

Nouvel Observateur  N°2130
Semaine du 01/09/2005 au 08/09/2005

 

Faut-il en finir avec la psychanalyse ?

Efficacité des thérapies, sérieux de la théorie:
Dans «le Livre noir de la psychanalyse», médecins, psys et historiens tirent à boulets rouges sur Freud et ses héritiers.
Ursula Gauthier a étudié leurs arguments et interrogé les protagonistes des deux camps.
Les enjeux d’un débat passionné

 

Faut-il en finir avec la psychanalyse ?

Ce que dit «le Livre noir de la psychanalyse»

L’un y croit, l’autre pas 

 


 

Semaine du jeudi 1 septembre 2005 - n°2130 - Dossier

Un livre-événement relance la guerre entre pro et anti

Faut-il en finir avec la psychanalyse ?

Efficacité des thérapies, sérieux de la théorie: dans «le Livre noir de la psychanalyse», médecins, psys et historiens tirent à boulets rouges sur Freud et ses héritiers. Ursula Gauthier a étudié leurs arguments et interrogé les protagonistes des deux camps. Les enjeux d’un débat passionné

Ce matin-là, devant son fax, Frederick Crews découvrait, éberlué, les messages que son journal lui avait faxés, si nombreux que la bande de papier imprimé avait dégringolé l’escalier et s’était amassée à l’étage inférieur! Une explosion inouïe de fureur et d’angoisse, déclenchée par l’article qu’il venait de publier dans la «New York Review of Books», magazine emblématique de l’élite «libérale», c’est-à-dire de gauche, aux Etats-Unis. Intitulé «Freud inconnu», le papier faisait la synthèse de vingt années de travaux d’historiens, et concluait que Freud n’était pas le savant solitaire confronté à la jalousie et à la bêtise, le libre-penseur intègre et intrépide que dépeignent ses hagiographes. Quant aux spectaculaires «découvertes» – l’inconscient, le refoulement, le transfert, les pulsions sexuelles infantiles, etc. – arrachées grâce à son héroïque autoanalyse aux gouffres du psychisme, elles provenaient d’emprunts silencieux habilement maquillés en intuitions fulgurantes. Les abonnés de la «New York Review» hurlaient au sacrilège. Mais ce qui les chagrinait le plus, c’est que Crews, le professeur de Berkeley, le grand intellectuel engagé comme il en existe si peu aux Etats-Unis, se soit fait l’avocat d’une entreprise aussi «rétrograde».
C’était en 1993, les Freud wars qui couvaient dans les universités éclataient au grand jour. Depuis, les publications de ceux qu’on appelle les Freud scholars se sont multipliées, et on ne compte plus les coups de canif ou de massue assénés à la statue du Commandeur. Pour les philosophes des sciences, la cause est entendue: la psychanalyse n’est pas une science, quoi qu’en ait dit son fondateur. Elle sert même dans leurs débats d’exemple type de ce qu’ils appellent une pseudo-science – une «métaphysique», dit charitablement Karl Popper, le grand maître de l’épistémologie. Aux Etats-Unis, ces controverses ont eu un effet indirect mais massif: en quelques années, le freudisme a totalement disparu des programmes en psychiatrie ou en psychologie. Ce sont les facs de littérature et de philosophie qui entretiennent le feu sacré. Malgré son aura de militant anti-guerre du Vietnam et d’Irak, Frederick Crews est régulièrement traité de réac, accusé de pactiser avec les fascistes… «Il semble que la psychanalyse, comme tout groupe fondé sur l’idéologie ou la foi, soit allergique à la critique», fait-il remarquer.

Les héritiers de Freud se montreront-ils plus ouverts à la contestation, aujourd’hui que paraît en France, fille aînée du freudisme, «le Livre noir de la psychanalyse»? A n’en pas douter, le choc sera rude. Car cette impressionnante somme, œuvre d’une quarantaine de spécialistes parmi les plus éminents, met pour la première fois à la portée du public français le grand inventaire du freudisme mené depuis trente-cinq ans dans les pays anglo-saxons. «Nous avons adopté plusieurs approches, souligne l’éditrice Catherine Meyer, thérapeutique, historique, épistémologique, philosophique, etc., pour montrer les impasses et les dérives d’un dogme, mais aussi les alternatives disponibles: il y a une vie après Freud. Pour ma génération, qui se disait enfant de Marx et de Freud, c’est un tournant.»
L’irruption des neurosciences et des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) a brisé le monopole de la psychanalyse, conçue comme l’alpha et l’oméga de la connaissance de soi. «Freud disait: la psychanalyse est comme le Dieu de l’Ancien Testament, elle n’admet pas l’existence d’autres dieux, rappelle-t-elle. Ce monothéisme-là ne me paraît pas très sain.»
Le philosophe et historien Mikkel Borch-Jacobsen (1) a longtemps gravité dans les cercles lacaniens. «J’ai fini par comprendre que Lacan ne faisait que resservir aux intellectuels leurs propres schémas philosophiques. Il y avait tromperie sur la marchandise.» Nommé professeur à l’Université de Washington, il découvre Henri Ellenberger (2) et son fascinant décryptage de la «légende freudienne». Tous les Freud scholars se réclament de cet éblouissant érudit, de son effort pour replacer la saga de l’inconscient dans un contexte historique auquel elle doit bien plus que ne le laisse entendre la vulgate. Tous saluent sa passion pour l’enquête historico-policière qui lui a permis d’identifier la fameuse Anna O., la patiente que Freud qualifiait de «paradigmatique», et du même coup de dévoiler l’étendue des compromis avec la vérité qui entache l’entreprise freudienne. Dans le sillage d’Ellenberger, ils sont tous devenus des limiers du document, des chasseurs d’archives, réussissant à contourner les solides défenses érigées par Anna Freud autour du colossal fonds déposé à la bibliothèque du Congrès à Washington. Longtemps réservés aux seuls chercheurs«amis», les Freud papers s’ouvrent petit à petit – la date ultime de déclassification étant tout de même fixée à 2057. Des correspondances, des manuscrits, des carnets de notes restent inaccessibles. Dans ces conditions, le moindre élément arraché à cet iceberg soigneusement occulté donne des frissons à toute la bande des «érudits» de Freud.
Les psychanalystes français, quant à eux, minimisent ces révélations. Les cas litigieux sont repérés depuis longtemps, affirment-ils: erreurs, imprécisions, voire fautes mineures ne sont pas de nature à remettre en question la discipline. La plupart des faiblesses mises en avant dans le «Livre noir» remontent au Freud d’avant Freud, à la période qui a précédé la mise au point de l’outil psychanalytique, martèle l’historien et psychanalyste Alain de Mijolla. Borch-Jacobsen objecte: «La publication non expurgée d’une correspondance capitale, celle de Freud avec Fliess (toujours pas traduite en français depuis 1985!), a démontré une fois pour toutes que le récit officiel de la fondation de la doctrine, y compris la fameuse "autoanalyse" de Freud, est fabriqué de A à Z. Comment peut-on continuer à y ajouter foi?»
En France, malgré le sortilège du lacanisme, de grands esprits se sont montrés sceptiques, à commencer par Sartre, qui reprochait à l’inconscient freudien son parti pris étroitement déterministe évacuant toute pensée de la liberté. Dans «l’Anti-Œdipe», Deleuze fait une critique bien plus dévastatrice de cet inconscient réduit à «des ratés, des conflits imbéciles, des compromis débiles», qu’il oppose à la souveraine beauté du désir. A la fin de l’«Histoire de la sexualité», Foucault conclut que, loin d’avoir libéré la parole sur le sexe, Freud a au contraire perpétué un discours de pouvoir sur le sexe. Aujourd’hui, la fronde philosophique connaît une nouvelle flambée à la faveur des débats sur le pacs et l’homoparentalité. Fidèles à leur conception de «l’ordre symbolique», la plupart des analystes interrogés par les médias n’ont pas hésité à s’aligner, une fois n’est pas coutume, sur des positions conservatrices. Refusant toujours l’accès du métier d’analyste aux candidats homos, la psychanalyse française doit compter avec l’hostilité du militantisme gay. Dans son dernier livre, Didier Eribon (3) lui inflige un nouveau coup de griffe: en analysant le subtil antifreudisme de Barthes dans «Fragments d’un discours amoureux», il conclut que la psychanalyse «est fondamentalement incapable de penser l’amour».
Dos au mur, les héritiers de la «doctrine reine» font feu de tout bois: «Attention! Ils veulent détruire la psychanalyse, et avec elle le dernier refuge du sujet libre. Ils veulent livrer les âmes aux psys en blouse blanche pour un gavage chimique, ou un formatage à coups de conditionnement», dénonce la frange dure des freudiens.
Dans le collimateur, les techniques des TCC, accusées de traiter les patients comme des «rats de laboratoire» et de chercher à les «adapter de force à la société répressive». Seule la psychanalyse serait capable d’atteindre le nœud profond de chaque être, alors que les autres approches ne s’attaquent qu’aux symptômes apparents.
D’autres analystes, parmi les plus prestigieux comme Daniel Widlöcher, président de l’Association psychanalytique internationale (la maison mère fondée par Freud en 1910), reconnaissent néanmoins la validité de ces méthodes et appellent à une cohabitation raisonnée.
Mais l’apocalypse selon Pavlov continue d’être prise très au sérieux dans les facultés de psychologie clinique qui ont mis la bible freudienne au cœur des programmes. Dans la moitié de ces facs, les futurs cliniciens, qui représentent tout de même la colonne vertébrale des soins psychothérapiques, reçoivent une formation exclusivement analytique, dénoncent les non-freudiens, alors même que le code de déontologie exige la diversité des perspectives théoriques et l’accès aux connaissances récentes. La bataille fait rage pour l’attribution des postes d’enseignants, enrôlant parfois les étudiants. «La plupart sont persuadés que la psychanalyse est le seul vrai traitement de la souffrance psychique, et le seul soin "éthique", raconte un enseignant.
Pour eux, les améliorations obtenues par toutes les autres approches ne peuvent être que superficielles.»

Pour comprendre comment les psychanalystes en sont venus à tirer gloire de la faible efficacité de leur discipline, il faut relire le dernier article technique de Freud, écrit en 1937, «Analyse terminable et interminable», où il reconnaît explicitement l’échec de sa méthode et qualifie la psychanalyse de «métier impossible». «Mais les analystes se glorifient de le pratiquer malgré tout, explique la philosophe Isabelle Stengers. Pour eux, la psychanalyse reste le nec plus ultra parce qu’elle sait ce que les autres thérapies ignorent.» Quoi?
«Que les cures sont interminables et qu’elles se soldent la plupart du temps par un échec. La grandeur de la psychanalyse est de ne pas se satisfaire de fausses guérisons.»

De là à qualifier de fausses toutes les guérisons, il y a un pas que certains psychanalystes sautent allègrement – suscitant les protestations de plus en plus vigoureuses des malades. Dans une lettre ouverte à tous les professeurs de psychologie de France, Christophe Demonfaucon, président de l’association Aftoc (4), leur rappelle le devoir de former des soignants compétents.
«La psychanalyse n’est pas du tout armée face aux troubles psychiatriques graves comme certains TOC, et pourtant ses partisans barrent la route aux méthodes efficaces», accuse-t-il. Résultat, la pénurie de personnel est telle qu’une poignée d’hôpitaux seulement disposent d’équipes opératoires.
Même exaspération chez les parents d’enfants autistes. Quatre associations viennent de saisir le Comité national d’Ethique, accusant la psychiatrie psychanalytique de s’accrocher à des traitements obsolètes là où les méthodes des TCC ont fait leurs preuves.

Jean Cottraux (5), psychiatre des hôpitaux, a créé en 1980 à l’université de Lyon le premier diplôme universitaire de TCC, qui forme chaque année 120 praticiens. Les chiffres du ministère de la Santé, qui signalent 70% environ de psychanalystes chez les psychiatres, sont le reflet de la domination passée du freudisme, explique-t-il: «Alors que dans ma génération tout le monde faisait une analyse, aujourd’hui la majorité des jeunes psychiatres n’est pas passée par le divan. S’ils veulent se former à la psychothérapie, c’est généralement vers les TCC qu’ils se tournent.» Efficacité oblige.

Il ne faudrait pourtant pas se hâter de tirer le rideau sur l’aventure freudienne en psychiatrie. Samir Tilikete, 40 ans, psychiatre formé aux TCC, suit une analyse depuis plusieurs années parce qu’il ne veut pas «passer à côté de ça». Il fait partie de cette génération qui a bénéficié des avancées de la biogénétique, de la neurobiologie, de l’imagerie cérébrale. Sans rien céder de leurs exigences scientifiques, Tilikete et ses amis intègrent de plus en plus la psychanalyse dans leur pratique, à titre complémentaire, et parce qu’ils y trouvent un modèle «plus intelligible et moins desséchant» que les approches de pointe. Mais ce curieux «retour à Freud», qui reste après tout un des grands penseurs du siècle dernier, s’opère à leurs conditions: ils ne s’inscrivent à aucune société psychanalytique – dont ils prédisent l’effondrement imminent pour cause d’orthodoxie sclérosante; ils ne se soumettent à aucune analyse didactique; ne reconnaissent l’autorité incontestée d’aucun superviseur; et ne comptent respecter aucune doctrine a priori.
Est-ce encore de la psychanalyse? Les vieux routiers du freudisme en douteront. Mais si la psychanalyse ne veut pas se voir réduite à une méthode mi-philosophique mi-mythologique de développement personnel, si elle veut conserver un regard sur la psychiatrie, elle devra peut-être renoncer à son héréditaire complexe de supériorité.

(1) «Lacan, le maître absolu », Flammarion, 1999 ; «Folies à plusieurs», Les Empêcheurs de penser en rond, 2002.
(2) «Histoire de la découverte de l’inconscient», Fayard, 1994. (3) «Echapper à la psychanalyse», Léo Scheer, 2005. (4) www.aftoc.fr.st (5) «Les Visiteurs du soi», Odile Jacob, 2004.


Ursula Gauthier 

 

Semaine du jeudi 1 septembre 2005 - n°2130 - Dossier

Haro sur Freud et ses émules

Ce que dit «le Livre noir de la psychanalyse»

En 800 pages, une quarantaine d’experts de dix nationalités différentes - psychiatres, historiens ou philosophes - s’attaquent aux dogmes psychanalytiques et mettent en doute son efficacité thérapeutique. Un livre iconoclaste qui suscite la discussion et secoue les tabous. Extraits.

Une efficacité douteuse
Patrick Légeron, psychiatre
Chacun le sait, les Français sont champions du monde de la consommation d’antidépresseurs et de tranquillisants. Ce que l’on sait moins, c’est la place prépondérante qu’occupe la psychanalyse dans notre pays. Les plus récentes enquêtes indiquent qu’environ les trois quarts des psychiatres français se réfèrent aux théories psychanalytiques dans la prise en charge de leurs patients. […]
Ces deux exceptions françaises ont un point commun important: la faible reconnaissance et la faible implantation des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) dans notre pays. La publication en février 2004 d’un rapport de l’Inserm sur l’évaluation des psychothérapies a été un véritable pavé jeté dans la mare des psys. Certains se sont étonnés de découvrir que, à l’analyse d’un millier de travaux et recherches scientifiques rigoureux sur les traitements psychologiques des troubles mentaux, il apparaissait que la psychanalyse n’avait pas fait la preuve d’une grande efficacité. D’autres ont crié au scandale et reproché à l’Inserm d’avoir participé à une «escroquerie scientifique» ou d’avoir été «manipulé par les comportementalistes», en ignorant superbement qu’au niveau international de nombreux rapports allaient dans le même sens (par exemple le rapport de l’Organisation mondiale de la Santé publié dès 1993).
Tous ceux qui font de la «médecine basée sur les preuves» leur référence savent depuis plus de dix ans que les TCC sont quasiment les seuls traitements psychologiques validés scientifiquement pour les troubles dépressifs et la grande majorité des troubles anxieux, pathologies pour lesquelles justement les psychotropes sont très (trop?) largement prescrits. […] La France est devenue ainsi quasiment le seul pays avancé où, institutionnellement, entre le Prozac et le divan, il n’y aurait place pour rien !

Cette situation exceptionnelle est favorisée par un étonnant retour de l’obscurantisme dans la psychiatrie française. Le ministre de la Santé annonce à Paris, le 5 février 2005, devant un parterre de psychanalystes lacaniens, qu’il fait retirer du site de son ministère le rapport de l’Inserm (un an après sa publication), en ajoutant: «Vous n’en entendrez plus parler!»

Ndlr : « ... On ne peut pas reprocher à la psychanalyse de ne pas guérir si ce n'est pas son objet. Elle a bien d'autres intérêts.
Ce qui est inacceptable, en revanche...
...ce sont les psychanalystes qui prétendent d'un côté que leur méthode est capable de soigner,
et qui de l'autre, refusent qu'on évalue leurs résultats
.
 »  David Servan-Shreiber



L’enfant cobaye
Didier Pleux, docteur en psychologie du développement
C’est avec Françoise Dolto que le discours psychanalytique s’intéresse à l’enfant «normal». On quitte le discours d’expert à expert pour un discours grand public. Là est le danger. Les idées qui n’étaient que des hypothèses issues de la psychopathologie vont être assenées comme des vérités éducatives. […] Que dit la psychanalyse sur l’enfant? L’Inconscient – et ses stades d’évolution – est le même pour tous. Tout le monde a entendu parler des stades oral, anal, phallique. […] Qu’est-ce qui nous dit que ces hypothèses sont fondées? Où sont les observations, les études qui valident des propositions? Quid de la socialisation de l’enfant, sous-entendue pendant la «période de latence»: n’est-elle pas un tournant important de l’évolution de l’enfant dans ses rapports à l’autre? Idem pour l’acquisition du jugement moral, l’époque des apprentissages scolaires, etc. C’est cela qui choque: tout ce qui est réel est mis au second plan, ce qui importe est de signifier que la construction psychologique se fait en dehors de la réalité, inconsciemment, à des moments clés de l’évolution sexuelle, à des stades où tout ratage générera refoulement, donc pathologie.


La mère coupable, forcément coupable
Violaine Guéritault, docteur en psychologie
Freud concevait la femme comme une triste copie de l’homme, inexorablement obnubilée par le «complexe de castration». Très rapidement, dans son évolution, elle découvre le manque affreux qui la caractérise: l’absence de pénis. […] Au-delà de la sexualité, c’est en fait l’ensemble de la personnalité féminine qui se trouve profondément marqué par cette absence. Freud décrétait (en 1918) que la jalousie caractérise pleinement la femme: «Derrière l’envie de pénis se révèle l’amertume hostile de la femme envers l’homme, amertume dont les productions littéraires des "émancipées" présentent les signes les plus évidents.»
[…] Pour Freud, le malaise généré par l’absence de pénis va poursuivre la femme jusque dans la maternité. En fait le «désir d’enfant» vient relayer le «désir du pénis» ou s’identifier à lui. Autrement dit, une femme veut avoir un bébé pour remplacer le pénis qu’elle n’aura jamais. […] De fait, c’est au moment où elle devient mère qu’elle s’enlise dans ses névroses. Le malaise est d’autant plus grave qu’il y a des répercussions directes sur le développement psychique des enfants. «Madame, quoi que vous fassiez, vous ferez mal!», aurait un jour décrété Freud à une jeune mère. La sentence est tombée, enfermant ainsi les mères dans un rôle d’agent morbide où la culpabilité est sans cesse au rendez-vous. Quoi qu’elles fassent ou ne fassent pas, elles se retrouvent dans une situation toujours perdante car dans le freudisme l’omission et l’action sont aussi pathogènes l’une que l’autre.
[Or] la psychologie moderne a compris que le psychisme humain n’était pas un terrain de jeu sur lequel on peut se permettre d’énoncer des pseudo-vérités sans preuves tangibles. Le drame que des centaines de mères d’enfants schizophrènes et autistes ont vécu pendant des années, accusées des pires méfaits sur la seule foi d’une poignée de psychiatres, est d’autant plus inadmissible que ces troubles graves sont en grande partie d’origine neurophysiologique. Quelles conséquences tragiques la culpabilisation à outrance de ces mères a-t-elle pu avoir? Combien de mères ont vécu dans la conviction qu’elles étaient des monstres incapables d’amour vrai à l’égard de leurs enfants? Combien de drames familiaux et de vies gâchées?


Des hypothèses non vérifiées
Frank Sulloway, historien des sciences
J’ai abordé Freud comme j’aurais abordé l’un des grands esprits du xxe siècle, quelqu’un de comparable à Copernic et à Darwin, ainsi qu’il le prétendait lui-même. Mais plus j’étudiais le développement de la psychanalyse, plus je découvrais qu’elle était fondée sur des hypothèses scientifiques qui dataient du xixe siècle et qui avaient été définitivement réfutées. […] J’en suis venu à voir la psychanalyse comme une sorte de tragédie, comme une discipline passée d’une science très prometteuse à une pseudo-science très décevante.
La science est un processus qui comprend deux étapes. La première consiste à formuler des hypothèses et, à ce moment-là, il importe peu que ces hypothèses soient vraies ou fausses. En d’autres termes, Freud pouvait tout à fait avoir des hypothèses erronées.
Ce n’est pas là le point où la science trébuche, c’est lors de la seconde étape, lorsqu’il s’agit de tester ses hypothèses et de les abandonner s’il s’avère qu’elles sont erronées. On ne peut se permettre de se tromper lors de la première étape que si l’on est extrêmement rigoureux lors de la seconde.
Freud avait développé une série d’hypothèses tout à fait convaincantes et plausibles pour son époque, mais il n’a jamais considéré cette seconde étape clé de la procédure requise par une vraie science. […]
La controverse autour des théories de Freud n’a fait qu’empirer les choses. Qu’a fait la psychanalyse à ses débuts, quand elle a été en butte aux critiques croissantes des psychiatres, des psychologues et des biologistes à qui Freud devait tant du point de vue intellectuel ?
Elle a réagi de manière régressive en privatisant ses mécanismes de formation et en s’abstrayant du même coup de cette tradition si fructueuse qui a vu le jour avec la révolution scientifique et qui consiste à tester les théories en appliquant des techniques institutionnalisées d’autocritique. Au lieu de cela, la psychanalyse en est revenue à la scolastique et à la tradition médiévale, en créant de petits instituts privés au sein desquels le savoir pouvait être enseigné de façon dogmatique et où l’on apprenait aux élèves à surmonter leurs «résistances» à la théorie.


Freud, médecin imaginaire
Mikkel Borch-Jacobsen, philosophe et historien
Dans sa conférence du 21 avril 1896 dans laquelle il proposait de ramener les symptômes de l’hystérie à des séductions sexuelles précoces, Freud annonçait avec aplomb: «J’ai pu, dans quelque 18 cas d’hystérie, reconnaître cette corrélation et, là où les circonstances le permettaient, la confirmer par le succès thérapeutique.» Deux semaines plus tard, Freud avouait en privé à Fliess qu’«aucun [traitement] n’est achevé». Au mois de décembre: «A ce jour, aucun cas n’est fini.» En mars de l’année suivante: «Je n’ai pas encore fini un seul cas.» Et, dans sa fameuse lettre du 21 septembre 1897, Freud expliquait à son ami que la première des raisons pour lesquelles il en était venu à douter de sa théorie de la séduction était «la déception continuelle dans mes efforts pour faire arriver la moindre analyse à une conclusion véritable». Il est clair que Freud n’avait eu aucun «succès thérapeutique» à se mettre sous la dent pour confirmer sa théorie au moment où il l’avait avancée devant ses collègues.


Dora n’était pas un cas
Mikkel Borch-Jacobsen
Dans ce cas-là, au moins, dira-t-on, Freud a franchement avoué l’échec de son traitement, puisqu’il ne nous cache pas que sa patiente avait interrompu celui-ci avant qu’il ait réussi à lever ses résistances. Oui, mais Dora était-elle malade de quoi que ce fût? Ida Bauer avait été amenée à Freud par son père pour qu’il la «guérisse» d’un comportement gênant: elle l’accusait, de façon «délirante», de la livrer aux avances sexuelles d’un de ses amis, M. Zellenka, en échange de la complaisance de celui-ci à l’égard de la liaison qu’il entretenait avec sa femme. Freud, tout à son honneur, reconnut le bien-fondé des accusations de la jeune Ida. Cependant, cela ne l’empêcha pas de la taxer d’«hystérie» parce qu’elle avait refusé l’arrangement familial et avait été dégoûtée, à l’âge de 13 ou 14 ans, lorsque M. Zellenka l’avait agressée sexuellement. De même, il interpréta une appendicite qu’Ida avait eue durant son enfance et le fait qu’elle traînait la jambe droite depuis comme des symptômes hystériques, sans considérer un seul instant l’hypothèse beaucoup plus plausible d’un point de vue médical d’une séquelle d’appendicite pelvienne. Quoi qu’il en soit de ce dernier point, on ne peut s’empêcher de penser qu’Ida fit preuve d’une solide santé psychique lorsqu’elle refusa la solution que lui proposait son médecin, laquelle consistait à reconnaître qu’elle avait, pendant tout ce temps, refoulé ses désirs libidineux pour M. Zellenka! De fait, Ida Bauer ne manifesta aucun signe de névrose ou d’instabilité psychique dans sa vie ultérieure. […]


La fausse guérison de l’Homme aux loups
Frank Sulloway
«J’ai rêvé qu’il faisait nuit et que j’étais allongé sur mon lit… Soudain la fenêtre s’est ouverte d’elle-même et j’ai été terrifié de voir que des loups blancs étaient assis sur les branches du grand noisetier en face de la fenêtre… Terrorisé à l’idée d’être dévoré par les loups, je criai et me réveillai.»
L’analyse de ce rêve conduisit Freud à la conclusion que les loups blancs symbolisaient les sous-vêtements blancs des parents et que l’angoisse de castration du rêveur provenait du fait qu’il avait assisté à un «coïtus a tergo» (anal) répété à trois reprises, «ce qui avait permis à l’Homme aux loups de constater que sa mère n’avait pas de phallus». Après une analyse de quatre ans suivie d’un deuxième traitement plus court, Freud déclara son patient guéri.
Grâce aux efforts d’une journaliste autrichienne, Karin Obholzer, qui parvint à retrouver la trace de l’Homme aux loups (Sergius Pankejeff) à Vienne au début des années 1970, nous avons maintenant accès aux propres impressions de ce dernier sur son analyse avec Freud. «Toute cette histoire est improbable, remarquait-il, parce que en Russie les enfants dorment dans la chambre de leur nourrice, et non dans celle de leurs parents.» Il indiquait que les «loups» de son fameux rêve n’étaient absolument pas des loups, mais une espèce de chiens ressemblant à des loups – une contradiction curieuse et inexpliquée. Il n’avait en aucune façon été guéri, ni par Freud ni par aucun analyste. Il avait gardé la même personnalité, broyant du noir de manière compulsive, doutant en permanence de lui-même. […] Enfin, Karin Obholzer rapporte que le directeur des Archives Freud, Kurt Eissler, envoyait régulièrement de l’argent à l’Homme aux loups. Eissler et d’autres psychanalystes déployèrent également des efforts soutenus pour le dissuader de s’entretenir avec Karin Obholzer, qui n’arriva à ses fins que grâce à son extraordinaire persévérance et à la promesse qu’elle fit à son informateur, qui avait peur, de ne publier leurs entretiens qu’après sa mort.


Da Vinci fable
Han Israëls, historien de la psychologie
[Léonard de Vinci] était l’enfant d’une mère non mariée. Peu après sa naissance, son père épousa une autre femme. A l’âge de 5 ans, il faisait partie du ménage de son père. C’est tout ce que Freud avait pu trouver sur la petite enfance de Vinci. Il n’avait aucune information sur l’âge précis auquel le petit Léonard était venu vivre avec son père. Mais il n’hésite pas à affirmer que Vinci a passé les premières années de sa vie seul avec sa mère. Le point de départ de Freud est le seul souvenir d’enfance de Vinci qui soit connu. […] «Etant encore au berceau, un vautour est descendu jusqu’à moi, m’a ouvert la bouche de sa queue, et à plusieurs reprises a heurté mes lèvres de cette même queue.» Les Egyptiens, écrit Freud, croyaient qu’il n’y avait que des vautours femelles. Au cours du vol, le vautour ouvre son vagin et se fait féconder par le vent. Cette légende égyptienne a été utilisée par les Pères de l’Eglise pour accréditer la croyance en la conception de Jésus par Marie sans l’intervention d’un homme. Vinci, toujours selon Freud, a dû lire ce récit chez un Père de l’Eglise et a dû y reconnaître sa propre situation. Il était comparable au petit du vautour, un enfant qui a une mère mais pas de père. Pour Freud, le souvenir du vautour démontre que Vinci a passé les premières années de sa vie seul avec sa mère. […]
A partir de cette conclusion, Freud en tire d’autres, plus audacieuses encore. Un garçon qui a grandi seul avec sa mère s’attache à elle à un point tel qu’il ne voudra pas lui être infidèle en aimant d’autres femmes. Il deviendra donc homosexuel. La curiosité naturelle de l’enfant n’a pas été limitée par l’autorité paternelle. Vinci sera plus tard un homme libre des préjugés de ses contemporains. C’est ainsi que Freud raisonne. […]
En 1923, un historien de l’art révèle que toute la construction de Freud reposait sur une erreur de traduction. L’oiseau du souvenir de Vinci était un nibbio. Un milan, non un vautour. L’origine de l’erreur de Freud se trouve dans la traduction allemande d’un roman russe sur Vinci, qu’il avait lu. En russe, le mot korshun désigne aussi bien un vautour qu’un milan. Le traducteur allemand avait fait l’erreur de choisir le premier de ces deux termes. Peu importe, la psychanalyse fonctionne même quand elle se base sur des choses qui n’ont pas eu lieu, comme l’apparition d’un «vautour» dans un souvenir d’enfance. […] J’ai publié les preuves du fait que Freud avait été parfaitement informé de la dénomination correcte du rapace, un milan, mais qu’il n’en a pas moins continué à répéter la construction bâtie sur un vautour. Ici comme ailleurs, Freud ne s’est jamais beaucoup soucié de la réalité des faits.


Une théorie en caoutchouc
Mikkel Borch-Jacobsen
On dit que la psychanalyse, si erronée soit-elle, répond à de très profonds besoins: le besoin de donner un sens au mal-être et à l’angoisse existentielle dans un monde déserté par Dieu; le besoin d’une théorie justifiant la libération sexuelle à l’époque du déclin de l’autorité paternelle-masculine. On dira encore qu’elle a fourni une idéologie à la société capitaliste et à l’individualisme moderne, ou bien qu’elle a servi de refuge aux déçus du marxisme.

Qu’y a-t-il dans la théorie psychanalytique qui la rende capable de remplir tant de fonctions?
Rien à mon sens: c’est précisément parce qu’elle est parfaitement vide, parfaitement creuse, que cette théorie a pu se propager comme elle l’a fait et s’adapter à des contextes si différents. […] C’est une nébuleuse sans consistance.
Qu’y a-t-il de commun entre les théories de Freud et celles de Rank, de Ferenczi, de Reich, de Lacan, etc.? Mieux encore: qu’y a-t-il de commun entre les [différentes] théories professées par Freud?
La seule chose qui soit restée constante, c’est l’affirmation de l’inconscient, couplée avec la prétention des psychanalystes à en interpréter les messages.

L’inconscient, par définition, ne se présente jamais à la conscience, nous ne pouvons donc le connaître qu’une fois qu’il a été «traduit» en conscient. Or comment s’opère cette traduction? Uniquement grâce aux interprétations de l’analyste. […]
De là les multiples conflits d’interprétation qui ont immédiatement surgi entre les premiers analystes:
là où Freud disait «libido», d’autres disaient «pulsion d’agression»; là où il disait «complexe paternel», d’autres disaient «complexe maternel» ou «traumatisme de la naissance». Or comment décider qui avait raison, qui était le traducteur autorisé de l’inconscient? La seule façon de trancher le débat a été l’argument d’autorité. […]
Or tout cela qui signe le caractère de pseudo-scientificité de la psychanalyse aux yeux d’un Popper est justement la cause de son incroyable succès.
La théorie étant parfaitement vide, elle est aussi du même coup suprêmement adaptable.
Tel ou tel aspect s’avère-t-il difficilement défendable, comme le lien établi par Freud entre neurasthénie et masturbation, par exemple, ou «l’envie de pénis» censée régir la sexualité féminine, ou le caractère de «perversion» de l’homosexualité? Il suffit de le laisser tomber silencieusement et de sortir un nouveau lapin théorique de l’inépuisable chapeau de l’inconscient. C’est ce que les psychanalystes aiment à décrire comme les «progrès» de la psychanalyse, comme si chaque analyste explorait plus avant le continent inconscient, en rectifiant les erreurs de ses prédécesseurs.
En fait, chaque école a sa propre idée de ce qu’est le progrès, vigoureusement contestée par les autres, et c’est en vain qu’on chercherait dans ces disputes un quelconque développement cumulatif.


"Le Livre noir de la psychanalyse. Vivre, penser et aller mieux sans Freud", 824 pages, Les Editions des Arênes, 29,80 euros"


Ursula Gauthier 


Semaine du jeudi 1 septembre 2005 - n°2130 - Dossier

Deux personnalités acceptent le débat

L’un y croit, l’autre pas

Alain de Mijolla est un des meilleurs historiens de la psychanalyse et Jacques Van Rillaer, défenseur des thérapies comportementales et cognitives, un des leaders de la contestation antifreudienne. Deux camps face à face? Pas si simple.

Le Nouvel Observateur. – Au cours de son histoire, le freudisme a été l’objet de contestations diverses, de nature philosophique, politique, épistémologique, psychiatrique... Aujourd’hui, ce sont sur les aspects historiques que se concentre de plus en plus la critique. Pourquoi cette focalisation sur la genèse du mouvement?

Jacques Van Rillaer. – Parce que l’histoire est au centre de la psychanalyse. Sigmund Freud l’a toujours dit: pour comprendre la psychanalyse, il faut faire son histoire. Or les psychanalystes présentent leur discipline comme une création ex nihilo du cerveau de Freud. Ils tiennent Freud pour absolument inaltérable et indépassable – ce qu’on ne retrouve dans aucune discipline scientifique. Un créateur aussi grandiose ne pouvait laisser insensibles les historiens. De fait, après les hagiographes, un historien indépendant, Henri Ellenberger (1), s’est penché sur la question dans les années 1970. Et ce qu’il a découvert est sensationnel. Ellenberger a mis en lumière tout ce que la psychanalyse emprunte, sans trop l’avouer, à la pensée de son époque, notamment au Viennois Moritz Benedikt et au Français Pierre Janet. Par ailleurs, en faisant un travail de détective sur le fameux cas Anna O. présenté comme le cas fondateur de la psychanalyse, Ellenberger a fait une découverte renversante dans les archives d’un sanatorium suisse: non seulement la fameuse «cure par la parole» n’avait pas guéri cette patiente «de tous ses symptômes», ainsi que l’a toujours affirmé Freud, mais elle était devenue gravement morphinomane et avait dû être placée dans une clinique psychiatrique! Depuis, bien d’autres travaux ont été publiés dont il ressort que, sur le front de la théorie comme sur celui de la clinique, les résultats de Freud sont largement surestimés. Et pourtant, on continue de chanter son génie sans égal, on s’extasie devant sa «découverte» de l’inconscient, on l’admire pour avoir été «le premier» à parler librement de sexe, on lui prête des guérisons merveilleuses. Bref, on croit en Freud comme on croit dans les Evangiles. 

 

 

Alain de Mijolla. – Quand vous dites «on», j’aimerais savoir de qui vous parlez. Evitons les amalgames. La psychanalyse n’est pas un monolithe, il existe de nombreuses sociétés de psychanalystes, de nombreuses théories issues du freudisme. C’est cette très riche fermentation que j’ai voulu illustrer dans le «Dictionnaire international de la psychanalyse» (Calmann-Lévy, 2002) auquel ont contribué freudiens, jungiens, adlériens, férencziens, kleiniens, lacaniens, etc. Pour nous tous, Freud n’est évidemment pas une idole, c’est un homme qui a commis des erreurs et des fautes. Mais cessons de nous obnubiler sur les quelques patients les plus connus et de ratiociner sur Anna O., qui n’a jamais été traitée par Freud. N’oublions pas qu’il a traité des centaines, voire des milliers de patients, même s’il n’en a cité que six ou sept. En tout cas, aucun d’entre eux n’a éprouvé le besoin de le poursuivre pour faute médicale en quarante ans d’exercice. J’aimerais aussi plus de précision chronologique. En 1900, personne ne saluait le génie de Freud. Le succès viendra après des années de travail acharné. Après-guerre, aidée par le charisme de Jacques Lacan, la psychanalyse connaît une expansion extraordinaire. Depuis, elle a retrouvé des proportions plus normales. Ce qui compte, ce sont les millions de personnes qui ont trouvé enrichissantes ces conceptions et ces pratiques qui permettaient pour la première fois un rapport différent avec les patients, fondé sur l’écoute. Nous avons compris avec Freud qu’il y avait plus à gagner à faire une étude sur soi-même qu’à se précipiter sur les symptômes pour les éradiquer au plus vite. La guérison n’a d’ailleurs jamais été son but, mais un bénéfice secondaire qui advenait au détour du parcours analytique.

N. O. – Quel était son but?
A. de Mijolla. – L’autoanalyse, c’est-à-dire rechercher à l’intérieur de soi les processus inconscients, pas à pas, en tâtonnant. Cette entreprise majeure s’est poursuivie tout au long de sa vie. Il y a trouvé quelque chose qui lui a servi, et qui nous sert aujourd’hui. Aucune recherche au monde, en quelque domaine que ce soit, ne peut se faire à mon avis sans cette plongée au fond de soi-même, dans le réservoir de l’histoire intime de ses sensations, ses amours et ses haines. Chaque individu doit refaire son histoire, mais en sachant qu’elle est toujours faussée. Dans mon livre «Préhistoires de famille» (PUF, 2004), j’ai titré le premier chapitre en hommage à Cocteau «Un souvenir est un mensonge qui dit toujours la vérité». Il en va de même pour l’Histoire des historiens: elle n’est pas plus à l’abri de cette ambiguïté, car aucun fait n’échappe à la contradiction des témoignages.
J. Van Rillaer. – L’idolâtrie vouée à Freud n’est guère contestable. Je vous suggère d’ouvrir n’importe quelle revue de psychanalyse, il en existe des dizaines. Vous verrez Freud cité à longueur de page, tout comme les Ecritures saintes sont citées dans les ouvrages de théologie. J’ai moi-même cru à la psychanalyse, j’ai fait ma thèse de doctorat sur Freud, j’ai été psychanalyste. Je m’en suis détaché petit à petit, comme dans une déconversion religieuse. Ma rencontre avec l’Histoire y est pour quelque chose. J’avais entrepris des recherches pour un livre qui devait s’intituler «Science et illusions en psychanalyse», j’ai découvert que toutes ces notions qu’on tient pour freudiennes – l’inconscient, la libido, le refoulement, la sexualité infantile, etc. – étaient à attribuer à d’autres, à Schopenhauer, à Nietzsche, à Albert Moll... Même le lapsus – qui pour beaucoup aujourd’hui ne peut être que «freudien» – avait déjà fait l’objet de plusieurs ouvrages et d’un numéro spécial de la «Psychological Review». Hans Gross, le père de la psychologie judiciaire, qui s’en servait pour détecter les faux témoignages, en parle dès 1880! Ce genre de déconvenue est à l’origine de nombreux travaux d’historiens critiques.
A. de Mijolla. – J’ai pour ma part rencontré Montaigne à l’âge de 15 ans, et il est resté mon maître à penser. J’ai débuté mon analyse après avoir passé l’internat des hôpitaux psychiatriques. Depuis, j’ai accompagné le mouvement sans jamais devenir «un croyant». J’estime que les idées de Freud nous conduisent à une mise en doute systématique, à la Montaigne, de tous les phénomènes psychiques et de toutes les explications qui leur sont données – un doute non pas étroit, mais au contraire ouvert sur un questionnement infini... C’est pourquoi je vous envie parfois d’avoir des croyances si fermes, des méthodologies si solides. Mes convictions sont moins confortables. A mes yeux, la psychanalyse avec un petit p est un ensemble d’hypothèses sans cesse remises en question, très loin du culte d’une idole ou d’une discipline dressée comme un monument sur son socle. Ceux qui croient à la psychanalyse comme à un dogme finissent un jour par se rebeller contre elle, et ils se montrent aussi dogmatiques dans leurs attaques qu’ils l’ont été dans leur adoration.

N. O. –Y a-t-il du dépit amoureux chez les historiens critiques? Ne semblent-ils pas s’acharner à démolir un mythe, à brûler ce qu’ils ont adoré?
J. Van Rillaer. – Au départ, je pense qu’ils étaient tout sauf animés d’un dépit vengeur. Ceux que je connais sont des universitaires sérieux, qui menaient leurs recherches en toute bonne foi et parfois en toute sympathie. Ils sont tombés sur une espèce de pot aux roses qui les a fait complètement changer d’avis. Par exemple Han Israëls, de l’université de Maastricht, si peu critique qu’il a été autorisé à fouiller dans les archives Freud à Londres, a été choqué en découvrant fortuitement un mensonge caractérisé de Freud à propos de la cocaïne: alors même qu’il avoue dans ses lettres à sa fiancée que l’ami morphinomane qu’il traite avec de la cocaïne va de plus en plus mal, souffre d’idées délirantes – ce qui oblige Freud à le veiller la nuit –, au même moment il n’hésite pas à affirmer dans une publication scientifique que la cocaïne est un excellent remède contre la morphinomanie! Un autre historien des sciences, Frank Sulloway, partant de prémisses favorables à la psychanalyse, se demande pourquoi tous les cas présentés par Freud sont des échecs. Et il est le premier étonné en découvrant que Freud n’a jamais réussi à guérir un patient réellement malade. En fait, son activité clinique s’est progressivement détournée des troubles obsessionnels, des agoraphobies et autres problèmes difficiles, pour s’orienter vers ce qu’on appelle l’analyse didactique – celle qu’il impose à tout candidat au titre de psychanalyste voulant être reconnu par lui.
A. de Mijolla. – Pour ma part, je replace l’épisode de la cocaïne dans le contexte humain de la tentative d’un jeune homme de 28 ans désireux de gagner assez d’argent pour mettre un terme à ses longues fiançailles avec Martha. Freud était encore un étudiant pauvre dépendant de l’aide financière de ses demi-frères et des institutions juives. Sans doute a-t-il eu des périodes d’angoisse par rapport à l’argent. Il avait lu dans plusieurs revues scientifiques que la cocaïne était utilisée avec succès en Amérique. Qu’il ait espéré tirer gloire et succès de l’importation de ces idées, qu’il les ait appliquées trop hâtivement à son ami, ce n’est pas niable, mais vous oubliez de souligner qu’il a rapidement fait marche arrière. Quand on fouille les poubelles de l’histoire, on trouve des comportements que réprouve la morale bourgeoise du XIXe siècle. Ce n’est pas la fréquentation de ces poubelles qui me choque – j’en ai remué quelques-unes moi-même –, mais les remarques malveillantes que l’on en tire. Et l’anachronisme total de ce genre d’observations! De même, certains critiques insistent sur la différence qui existe entre les écrits publiés et les lettres. C’est oublier que les publications, comme leur nom l’indique, sont destinées à un public qu’il faut à tout prix convaincre, voire séduire, pour affermir sa propre réputation. Je ne pense pas que cette attitude soit réservée au seul Freud...

N. O. – Les historiens sont-ils d’accord pour reconnaître que ces cas célèbres sont discutables, qu’ils ont été présentés de façon biaisée?
A. de Mijolla. – Dans les années 1980-90, j’ai moi-même discuté en détail toutes ces erreurs et ces distorsions – elles sont repérées depuis longtemps – dans un séminaire et un cours public consacrés à l’histoire de la pratique de Freud. Je n’approuve pas ces écarts, mais chaque cas était pour Freud l’occasion de présenter ou d’approfondir une notion. Le texte qu’il a tiré de l’analyse de l’homme aux rats pour parler de la névrose obsessionnelle, par exemple, faisait l’impasse sur la mère pour se trouver entièrement axé sur la paternité. Lorsque vous êtes plongé dans un sujet, uniquement préoccupé par les idées importantes que vous voulez faire connaître, vous ne vous souciez pas des détails. Etant un passionné moi-même, j’ai tendance à le comprendre. Les récits de cas sont toujours approximatifs, on transpose, on modifie tel détail qui ne change pas l’abord conceptuel que l’on entend promouvoir. D’ailleurs le cas que l’on présente a été vécu à deux, il est forcément passé par le moulinet de la personnalité du psychanalyste ou du psychothérapeute.
J. Van Rillaer. – C’est un fait que Freud n’hésite pas à mettre sa pratique thérapeutique au service de sa théorie du moment. En 1896, Freud est persuadé que les troubles de ses patientes hystériques s’expliquent, «dans tous les cas et sans exception», par des abus sexuels subis dans l’enfance ou au moins par une «séduction» de la part de leur père. Mais ses patientes ne lui ont pas révélé d’elles-mêmes l’horrible secret. C’est lui, écrit-il, qui s’acharne pendant des centaines d’heures à leur arracher, «morceau par morceau», le récit des hypothétiques traumatismes. C’est ce qu’on appelle en thérapie une «suggestion» ou un «conditionnement» particulièrement lourd. On fait dire au patient ce qui est conforme à la théorie. Et puis Freud abandonne soudain sa fameuse théorie de la séduction. Il n’y a pas eu de séduction ni d’abus, dit-il, il n’y a eu que des fantasmes dus à un désir sexuel inconscient éprouvé dans l’enfance vis-à-vis du père! Et peu importe si, pour les besoins de la nouvelle théorie, les pseudo-aveux péniblement extorqués sont désormais présentés comme des récits spontanément racontés par «toutes» les malades. Ce qui compte, c’est le concept...

N. O. – Que pensent les psychanalystes de ces arrangements avec la vérité?
A. de Mijolla. – Le tournant de ce qu’on appelle la théorie de la séduction vers la théorie du fantasme est un des fruits de l’autoanalyse de Freud. Il a longtemps cru avoir trouvé dans la séduction par le père une explication imparable. Mais après la mort de son propre père, en 1896 – l’année où pour la première fois apparaît le mot «psychoanalyse» –, il s’interroge: cet homme était-il vraiment un pervers? Je trouve admirable ce revirement qui lui fait abandonner en deux mois en 1897 une hypothèse longtemps défendue et qui lui permettra de découvrir l’Œdipe, en réfléchissant sur son enfance, en interrogeant sa mère, sa nourrice, en s’inspirant de ce que lui apportent ses patients. C’est là que naît vraiment la psychanalyse, avec l’analyse des rêves qui prendra la place laissée vacante par la recherche du traumatisme. Quelle erreur de considérer la psychanalyse comme un mode de pensée clos, qui serait condamné dès lors que l’on trouverait son maillon faible! Pour ma part, je vois dans ces faits, retrouvés après coup, des portes vers des perspectives nouvelles. Freud est un découvreur – lui-même se définissait comme un conquistador – parti dans un voyage conceptuel dont il ne pouvait savoir au début ce qui se révélerait au fur et à mesure, comme Christophe Colomb parti à la recherche de l’Inde. Il a vécu une vie admirable, exemplaire par sa démarche, certes bien sinueuse, mais si elle avait été toute droite il aurait été considéré à raison comme un dangereux paranoïaque.

N. O. – Peut-on estimer aujourd’hui que la psychanalyse a fait ses preuves, qu’elle est valable et fondée?
J. Van Rillaer. – Cette question a été étudiée par les philosophes des sciences, à la suite de Karl Popper. Leur conclusion, pour simplifier, est que la psychanalyse a tendance à s’immuniser contre la preuve. Exemple: un petit garçon aime sa mère et veut tuer son père? C’est l’Œdipe. S’il est agressif à l’égard de sa mère et affectueux avec son père – c’était le cas du petit Hans –, Freud dit: l’agressivité exprime en réalité un désir incestueux inconscient vis-à-vis de la mère. Quant à l’affection, c’est une formation réactionnelle au désir de tuer son père. Toujours l’Œdipe. A tous ceux qui n’ont pas eu l’impression d’éprouver ce genre de désir, les freudiens expliquent qu’il ne faut pas prendre cette histoire à la lettre: la mère exprime quelque chose de plus large, c’est la Nature; le père, c’est la Loi... C’est comme quand on vous dit: Adam et Eve n’ont pas existé, c’est un mythe, mais il y a plus de vérité dans le mythe – on appelle cela la «vérité narrative» – que dans le fait historique. Moyennant quoi vous êtes prié de continuer à croire que nous payons les bêtises d’Adam et Eve – et que tout le monde passe par le complexe d’Œdipe. C’est irréfutable – «infalsifiable» dans les termes de Popper. Et cela pose d’autant plus de problèmes que Freud a fait de l’Œdipe le complexe nucléaire non seulement de toutes les névroses, mais aussi de la religion, des lois, de la morale, de l’art, de la civilisation...
A. de Mijolla. – A mes yeux, le problème de la preuve n’existe pas, c’est une notion primaire qu’il faut apprendre à dépasser. J’ai eu jadis l’envie de rédiger un libelle qui se serait intitulé «Contre Sainte-Preuve»! Quand j’écris un livre, que je suggère telle ou telle chose, je n’apporte ni ne demande des preuves. Je propose des exemples qui me semblent intéressants afin que le lecteur fasse son chemin. C’est ce chemin fait par le lecteur ou le patient qui peut éventuellement constituer une preuve, mais une preuve toute personnelle. La psychanalyse renvoie à l’individu et non à quelque approbation collective. L’individu est toujours seul, les théories freudiennes peuvent lui donner un bâton d’aveugle qui permet d’avancer dans la pensée, dans la recherche de sa propre histoire.

N. O. – Et si on doute de la solidité du bâton d’aveugle?
A. de Mijolla. – S’il vous paraît caoutchouteux, vous vous levez du divan et vous partez. Ça n’a pas marché pour vous. C’est tout. J’y ai trouvé personnellement des choses qui m’ont aidé à vivre, m’ont permis de me passionner pour une foule de sujets et d’avancer.
J. Van Rillaer. – Je crois que nous sommes d’accord. Je pense qu’il y a d’une part des gens comme moi qui sont préoccupés de preuves, de scientificité, d’efficacité thérapeutique. Et d’autre part des gens qui recherchent une sorte de sagesse, de philosophie, voire de spiritualité. Je n’ai rien à objecter à cela, pas plus qu’au bouddhisme ou au yoga, mais à condition que le public soit informé de l’existence de plusieurs approches. La mienne, les thérapies comportementales et cognitives, se fonde sur les enseignements modestes, partiels – mais vérifiables – de la psychologie scientifique. Contrairement à la psychanalyse, c’est une discipline qui utilise une poubelle: quand une hypothèse n’est pas vérifiée, elle va à la poubelle et laisse la place à une autre. C’est ce qui nous a permis d’apprendre à mieux soigner les anxieux, les phobiques, les patients qui souffrent de troubles obsessionnels et compulsifs, etc., en abandonnant des concepts et des pratiques qui n’ont pas fait leurs preuves. Mais attention: si mes méthodes sont rigoureuses, elles ne m’empêchent pas d’évoquer Sénèque avec un patient qui me parle de la mort.
A. de Mijolla. – Puissent tous les comportementalistes partager une telle ouverture! Je pense que la psychanalyse a souffert d’avoir occupé trop de place, d’avoir exercé une domination excessive au sein de l’intelligentsia, surtout en France dans les années 1970-80. Je me réjouis qu’elle retrouve peu à peu sa vraie dimension, qui ne peut concerner directement le plus grand nombre. Et surtout j’attends le prochain Freud, qu’il soit homme, femme ou groupe de personnes, qui saura opérer dans un futur inconnu une fusion aussi riche et brillante qu’a été celle de Freud, une nouvelle cristallisation des infinies potentialités éparses de son époque. D’ici là, la psychanalyse me semble incontournable.


(1) «Histoire de la découverte de l’inconscient», Fayard (1994).


Jacques Van Rillaer
Psychologue, professeur à l’université de Louvain-la-Neuve. Il est l’auteur de «Psychologie de la vie quotidienne» (Odile Jacob, 2003) et coauteur du «Livre noir de la psychanalyse» (Editions des Arènes, 2005).

Alain de Mijolla
Psychiatre, psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris, président fondateur de l’Association internationale d’Histoire de la Psychanalyse. Il a dirigé le «Dictionnaire international de la psychanalyse» (Calmann-Lévy, 2002) et publié en 2003 « Freud, fragment d’une histoire » (PUF) et en 2004 «Préhistoires de famille» (PUF).


Ursula Gauthier 

 

Source : http://www.nouvelobs.com/articles/p2130/hebdo.html

 


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